La ville de Paris compte 2,1 millions d’habitants et 634 000 sépultures. Vivants et morts se partagent donc la ville, mais chacun dans leur espace défini : les morts sont cantonnés aux cimetières et aux fêtes nationales, et n’apparaissent dans l’espace public « passant » que sous forme de plaques ou de monuments commémoratifs.
La seule mort qui soit visible est la mort-cérémonie, celle de la mémoire officielle. Qu’en est-il de la mort-douleur, celle des émotions individuelles ? Serait-il indécent de l’exposer en public ? Où sont passés les pleureuses et les habits noirs ? Le passé deviendrait-il une affaire étatique, et l’histoire un débat de spécialistes ? Certaines personnes continuent pourtant de ressentir le besoin d’exprimer leur douleur individuelle dans l’espace commun, par une fleur ou une photographie. Elles jettent ainsi un pont entre histoire personnelle et histoire collective, désacralisent le passé et lui rendent la part d’émotion qui lui revient.
En écrivant des lettres à 786 juifs raflés à Marseille en février 1943, déportés et exterminés dans les chambres à gaz du camp de Sobibor, à leur ancienne adresse, sur le Panier à Marseille, Stéphane Gatti et un groupe de 80 stagiaires ont accompli ce même genre de travail : ils ont transformé un moment de l’histoire commune et oubliée en mémoire vive, au présent.